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Novembre, ciel gris, journée de tournage avec le duo parisien Projections autour de By Your Side, titre phare de leur futur album Anyone Can Sing, qui sortira en 2026.
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Sur le plateau, les techniciens s’affairent en silence, chacun réglant la lumière, son câble, son cadre, comme une chorégraphie parfaitement rodée. Accueil chaleureux de notre équipe par Abdelrrafi El Watik, le producteur, les artistes qui veillent au grain et Emilio Gamal Boutros, le réalisateur, qui observe l’ensemble avec concentration. Plus loin, l’acteur se concentre, entre dans son personnage. Autour d’eux, les murmures se mêlent au cliquetis du matériel qu’on installe. Puis un « Ça tourne ! » fend l’air et la magie du tournage commence.
Après 4 ans d’absence, Arthur Philippot et Ronan Martin, les deux membres du groupe, installés prêt de l’écran de contrôle nous parle de l’univers et les intentions derrière ce tout premier album, intitulé Anyone Can Sing.
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Des débuts très cinématographiques
Avant cela, revenons sur les fondations du groupe Projections. Ce n’est qu’en 2016 que les deux membres du groupe se lancent dans l’aventure musicale, pour ensuite sortir leurs premiers EP et singles en 2017. Entre autres, Trois leçons de Ténèbres, qui se fait remarquer par son aspect cinématographique et cet espace sonore faisant instantanément appel à l’image. Ce goût pour la musique narrative n’est pas surprenant : avant de s’associer, Arthur et Ronan composaient déjà pour le cinéma et le théâtre. Arthur, qui débute par la guitare et le rock, publie en 2022 l’EP Church Music, tandis que Ronan compose, enregistre et interprète ses propres créations, notamment avec l’EP Les Rayons mais aussi pour le cinéma (Belle Dormant, réalisé par Adolfo Arrieta) ou le théâtre. Au-delà du projet Projections, les deux compères collaborent également sur des musiques de films, tels que Un Bon Début d’Agnès et Xavi Molia ou Tom de Fabienne Berthaud.
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Le passage au chant : assumer ce qu’on était prêts à cacher
Fans des compositeurs de BO, le duo imagine donc sa musique à travers un visuel et une déambulation d’images, mais sans aucune narration. Arthur confirme que le lien avec la musique de film reste fondateur : « On avait des visions très nettes en tête dès les premières démos. Comme en musique de film, on se demandait : « qu’est-ce que cette musique raconte visuellement ? Qu’est-ce qu’on pose dessus ? » » Cet imaginaire, inhérent à leur travail, est avant tout une relation réciproque, puisque l’auditeur ne peut pas échapper à cette projection (sans mauvais jeu de mots), portée par la dimension épique, voire mystique de leurs morceaux. Leur EP II, également sorti en 2017, en est une illustration assez claire.
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Mais derrière cette instrumentalité, se cache une certaine retenue, substituée à une volonté « d’incarner une posture de chanteur », désir grandissant chez les deux artistes (relativement au titre de l’album) dans la lignée de leur dernier EP Dreamtime, sorti en 2021. Mais pour cela, le temps est le maître mot : « l’idée d’incorporer nos voix a été toute une réflexion », à raison de ne pas être « désagréablement surpris par ce que tu sers ». L’un des membres nous confie : « C’était un fantasme [l’idée de chanter] ! On se cachait derrière la musique instrumentale, pourtant on est en adoration sur plein de groupes avec des chanteurs ou chanteuses qui incarnent quelque chose. On est assez pudiques de nature ».
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« C’était un fantasme [l’idée de chanter] ! On se cachait derrière la musique instrumentale, pourtant on est en adoration sur plein de groupes avec des chanteurs ou chanteuses qui incarnent quelque chose. On est assez pudiques de nature. »
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Mais cette fois-ci, les deux artistes ont décidé de franchir une étape et de se donner entièrement à leur « envie de faire des chansons ». Pour ce faire, Ronan et Arthur ne s’affranchissent pas seulement de leur pudeur, puisqu’ils s’entourent de musiciens exceptionnels pour la réalisation de l’album. Ils font appel à Will Berman (batteur pour MGMT), Gordon Raphael (producteur du groupe The Strokes) ou encore Dave Cooley (ingénieur du son américain, notamment pour Tame Impala).
« Gordon, c’est lié aux Strokes, qu’on adore », raconte Ronan. « Je lui ai envoyé un mail trouvé sur un vieux site de 1995 », ajoute Arthur en riant. « Je lui ai juste dit qu’on aimait son travail. Il a répondu le lendemain. Trois jours après, on collaborait déjà. » « Ce qu’il a aimé », explique Ronan, « c’est qu’on ne voulait pas sonner comme un album des Strokes. Beaucoup de groupes lui demandent ça. Nous, on cherchait autre chose avec lui ».
C’est pourquoi, dans ce virage serré pris par le duo, toujours fidèle à l’imagerie, on ne pouvait manquer de se rendre au tournage de leur nouveau clip, afin de comprendre la fabrication visuelle qui réside derrière ce premier album chanté.
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Un plan-séquence de quatre minutes : pari risqué
Pour ça, les deux artistes ont décidé de s’associer une nouvelle fois avec le réalisateur Emilio Gamal Boutros, avec lequel ils avaient d’ores et déjà collaboré sur le clip de Lights Gones, clip le plus abouti de leur discographie d’ailleurs.
Dans un bref échange, le réalisateur aux multiples casquettes (Emilio a œuvré aussi bien dans la publicité que dans le clip, tout en signant plusieurs courts-métrages) nous confie que cette fois-ci, il s’est attaché à « entrer beaucoup plus dans l’univers », pour correspondre « à leur [il parle de Projections] attachement à l’enfance et à l’adolescence ». Pour ce faire, toute l’équipe s’est mobilisée pour penser « un décor d’anniversaire, collant à la chanson et allant plus en profondeur dans le travail entre visuel et musicalité ».
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On retrouve donc le réalisateur et toute son équipe sur les planches d’un véritable décor de cinéma : un appart de lendemain de soirée, un beau bordel qui rappelle quelques-unes de nos jeunes soirées mouvementées, ou alors le traumatisme de parents revenus de vacances un peu trop tôt. Ici, aucun complexe, les vieilles parts de pizza traînent encore dans leurs cartons, les confettis dispersés habillent l’intégralité du sol, il ne manque plus qu’une odeur de tabac froid et on s’y croirait ! Chose étonnante, on nous révèle que le façonnement du clip n’a été imaginé qu’il y a deux semaines, tandis que le décor a été installé il y a seulement trois jours. Un temps record qui a fait planer quelques doutes dans l’équipe… Et pourtant, les voilà tous rassurés devant l’écran de contrôle, admirant le résultat.
Cependant, un autre défi attend l’équipe de tournage car Emilio Gamal Boutros a fait un pari risqué, celui de réaliser un plan-séquence de presque quatre minutes, un exercice de style chéri par le réalisateur contrastant avec l’idée du clip, généralement très coupée au montage. Ici, « on est dans l’étude d’un personnage [un adolescent errant, désorienté] en un sens, on veut justement prendre le temps d’être avec lui », d’où le choix du plan séquence.
Il ajoute « C’est un exercice de style que j’ai toujours beaucoup aimé quand j’avais 14-15 ans. Les premières fois où j’ai filmé des choses, c’était avec le téléphone portable de mon grand frère, tu sais les premiers téléphones avec les caméras. On pouvait filmer pendant une minute. Je n »avais, à cette époque-là, aucune notion de montage. Donc, je filmais des petites scènes en une minute, ininterrompues. Et c’est quelque chose qui m’est resté ».
Au centre de tout ça, Pierre Gommé, jeune comédien qui a déjà tourné pour Quentin Dupieux dans le film Le Daim et à l’affiche de la série Soleil noir (Netflix). Le jeune homme paraît détendu, confiant, pourtant il s’emploie à un exercice complexe : pendant presque quatre minutes, l’acteur se balade de façon précise dans l’appart, accompagné d’une caméra rivée sur son visage, supplémentée d’une chorégraphie déchaînée en dernière partie. Un exercice pas évident, « qu’on ne fait pas souvent, avec tout un tas de timings à respecter », nous dit l’acteur. Concernant la chorégraphie, cela ne semble pas l’intimider, puisqu’il se prête vivement au jeu : « c’est de l’impro, c’est ma danse, je suis en roue libre total ! ».
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Il devient ainsi la figure des émotions véhiculées par By Your Side et illustre la déambulation d’un adolescent mélancolique qui finit par succomber à ses tourments volcaniques. Sa performance est remarquable puisque chaque prise est maîtrisée, sans hésitation ni flottement, tout s’enchaîne avec fluidité, fruit d’un travail rigoureux en amont.
Pendant ce temps, toute l’équipe est en ébullition et s’exécute à ses fonctions. Certains réorganisent les décors dans l’ombre du plan séquence, d’autres orchestrent les lumières, passant d’une lueur discrète à une véritable boule disco, tandis que le caméraman court autour de Pierre pour une séquence à 360 degrés, qui donne le tournis ! Et puis il y a nous, planqués entre l’armoire et le canapé, filmant au plus près de l’action, témoins de l’effervescence qui règne sur le plateau, images que vous retrouvez sur nos réseaux sociaux.
Un tournage qui s’avère donc intense mais largement applaudi, puisque Projections et l’équipe célèbrent et se félicitent du rendu visuel. Tout le monde semble comblé et l’atmosphère se relâche, avant de se rendre à la cantine pour une pause bien méritée.
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Confidences sur l’album
L’occasion pour nous de profiter de ces quelques instants calmes pour discuter avec le groupe, et d’en savoir un peu plus sur cet album qui ne tardera pas à sortir. Arthur précise la ligne musicale de l’album : « On gravite autour de nos groupes préférés de nos 18-20 ans : The Strokes, MGMT… et aussi des influences 90 plus souterraines. Beaucoup de sous-texte ». Ce qu’on retient avant tout de cet entretien, c’est réellement cette volonté de partir de zéro du groupe : « Notre essence, c’est une volonté conceptuelle d’aller chercher des nouveaux trucs, de déconstruire, de chercher un nouvel artisanat ». Cela se ressent dans les morceaux de l’album : on passe d’un air rock un peu old school dans Another Friend, une bizarrerie électro dans XI ou encore un électro-pop / new-wave à la Empire of the Sun dans PFTL.
Les voix abordent plein de sonorités et se heurtent à des styles épars, qui confirment « la géométrie extrêmement variable » du groupe. Les voix sont assumées pleinement, ajoutant cette fois-ci une narration à la dimension visuelle toujours inhérente à leurs morceaux. Projections signe dans cet album des textures impeccables, nouvelles, mêlées à un storytelling décomplexé qui amène l’auditeur un peu partout, sans jamais nous perdre. La direction prise semble maîtrisée et pourtant, l’album Anyone Can Sing revêt quand même ce style désinvolte, presque je-m’en-foutiste, s’amusant et explorant tout un tas de musicalités très bien étudiées. Si tout le monde peut chanter, Projections le fait particulièrement bien…
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Vers un live « VHS »
Le groupe pense déjà à la scène. Ronan explique qu’ils veulent revenir à l’essence des morceaux : « On commence en duo : guitare-voix, piano-voix. Pour retrouver l’essence des chansons. Puis un format à quatre ou cinq musiciens ». Arthur, lui, voit déjà le défi technique et sensible qui les attend : « Le vrai défi va être de faire exister nos voix confondues sur scène ». Mais derrière ces considérations pratiques se dessine déjà l’esthétique du futur live. Ronan sourit à l’idée d’en faire une expérience presque fantasmée : « On veut un live VHS, pas nostalgique mais réinterprété. Un souvenir trafiqué par 2025 ». Arthur ponctue, comme une évidence : « Et il y aura des vestes en jean, c’est sûr ».
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By Your Side est disponible via Maiò Music.
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Texte Antoine Caudebec et Lionel-Fabrice Chassaing
