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Le premier défilé de Demna pour Gucci était attendu comme un moment charnière. Après l’ère baroque d’Alessandro Michele, la maison entrait dans une nouvelle phase. Mais plutôt qu’une rupture nette, la collection a donné l’impression d’un étrange mélange de temporalités : une énergie qui rappelait certains moments de 2016, l’ombre persistante du Gucci sensuel de Tom Ford, et l’esthétique brute et ironique que Demna a développée ces dernières années.
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Visuellement, le défilé possède une force indéniable. Certains looks fonctionnent immédiatement : silhouettes tranchantes, cuir agressif, glamour sombre, attitude dominatrice. Il y a dans ces vêtements une tension efficace entre sensualité et menace, un type de glamour qui n’a rien de décoratif. Mais à côté de cette puissance visuelle apparaît aussi une sensation plus ambiguë, difficile à nommer. Certaines silhouettes produisent un léger malaise, comme si le défilé flirtait avec une frontière incertaine. Ce sentiment ne vient pas seulement des vêtements, mais du récit que le défilé semble construire. Demna convoque des figures qui évoquent des personnages en marge : regards fermés, attitudes distantes, silhouettes presque fatiguées. Lorsque ces images apparaissent dans l’univers d’une maison comme Gucci, elles produisent une tension particulière.
Le défilé s’ouvre sur des silhouettes très simples, presque sculpturales. Une entrée en matière qui rappelle immédiatement l’esthétique sensuelle des années 90. Ces premières silhouettes body-conscious rappellent l’énergie du Gucci de Tom Ford et annoncent la direction très sensuelle de la collection.
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Cuir seconde peau, silhouettes tranchantes, attitudes dominatrices : le glamour devient menaçant.
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Le retour d’un imaginaire 2016
En regardant le premier défilé de Demna pour Gucci, une impression étrange apparaît : celle d’un retour à une énergie qui semblait appartenir à une autre époque. Certaines silhouettes, certaines attitudes rappellent immédiatement le milieu des années 2010, un moment où la mode, la musique et Internet formaient un même paysage esthétique. Cette période, souvent évoquée aujourd’hui avec nostalgie, a profondément marqué l’esthétique contemporaine. Elle correspond à un moment où les frontières entre musique, culture internet et mode deviennent particulièrement poreuses. Pour comprendre l’importance de cette année charnière, l’article 2016, Souvenir d’avenir publié par Modzik revient précisément sur cette convergence culturelle qui a façonné toute une génération visuelle. Ce que propose aujourd’hui Demna semble dialoguer avec cet imaginaire. Certaines silhouettes du défilé Gucci évoquent cette période où la mode flirtait ouvertement avec la culture rap, les sous-cultures numériques et une forme de glamour agressif. Mais transposée dans le contexte actuel, cette esthétique ne produit plus exactement le même effet.
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Quand la marginalité devient esthétique
Les silhouettes les plus sensuelles du défilé poussent le glamour presque jusqu’à l’excès. Robes translucides, matières scintillantes, coupes qui épousent le corps avec une précision presque provocante : la féminité y est frontale, assumée, presque théâtrale. Le corps n’est pas dissimulé, il est exposé, mis en scène comme une surface de désir. Ce type de silhouette rappelle certaines heures du Gucci de Tom Ford, lorsque la maison faisait du glamour une véritable arme visuelle.
C’est précisément à cet endroit que le défilé devient plus complexe. La présence du jeune rappeur Nettspend sur le podium rend cette tension particulièrement visible. Dans l’univers de Demna, ces figures issues de sous-cultures ont toujours occupé une place centrale. Mais lorsqu’elles apparaissent dans le cadre d’une maison de luxe comme Gucci, leur signification se transforme.
Le rap, comme d’autres cultures urbaines, s’est historiquement construit dans des contextes d’exclusion sociale et d’expression marginalisée. Sur le podium d’une maison de luxe, ces références cessent d’être uniquement culturelles : elles deviennent esthétiques. Ce déplacement n’est pas nouveau. La mode s’est toujours nourrie des sous-cultures. Mais dans ce défilé, la frontière semble plus fragile. Les silhouettes oscillent entre fascination et stylisation, entre hommage et appropriation. La marginalité devient alors moins une réalité qu’une posture visuelle.
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Un défilé fascinant parce qu’inconfortable
Pour clôturer le défilé, Kate Moss apparaît dans une longue robe noire scintillante au dos vertigineusement ouvert, laissant apparaître un string signé du double G. Le geste est évident : un clin d’œil direct au Gucci provocant de l’ère Tom Ford. Mais dans ce contexte, l’image prend une dimension étrange – à la fois nostalgique et légèrement dérangeante.
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Voilà ce qui rend ce premier défilé Gucci par Demna si singulier. Certains looks sont remarquables, presque irrésistibles. D’autres produisent une sensation plus trouble, comme si le défilé flirtait volontairement avec cette zone d’ambiguïté. Mais cette ambiguïté est peut-être précisément le point. Chez Demna, le glamour n’est jamais totalement stable. Il est toujours accompagné d’une forme de fissure : un détail qui dérange, un personnage qui semble légèrement déplacé, une image qui résiste à une lecture trop simple. Plutôt que de produire un luxe confortable, ce premier Gucci préfère une image plus instable. Une image où glamour et marginalité ne s’opposent plus vraiment, mais coexistent dans la même silhouette.
Mais alors, que devient la marginalité lorsqu’elle entre définitivement dans le système du luxe ?
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Texte Hanaé Mamoum
Image en couverture @Gucci
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