À l’occasion de la sortie de leur single « Khalina N’Shouf », le groupe Teleferik s’entretient avec Modzik. Entre le teasing de leur album prévu pour février 2019 et leur engagement pour les causes LGBT+, ils posent les bases de leur style musicale : un mélange entre culture rock, blues, soul, variété et musique traditionnelle orientale (appelée « dabké »). Le tout, orchestré par la chanteuse et bassiste Eliz Murad ainsi que Arnaud Vincendeau, guitariste et arrangeur.

Modzik : D’où vient votre nom ? Vous vous définissez comme un groupe très spécial, qu’entendez-vous par là ?

Teleferik : Le groupe avait le désir de trouver un nom qui était compréhensible autant en Occident qu’en Orient. Au Liban, il y a un téléphérique qui relie la mer à la montagne, la terre en orient et la mer Méditerranée, ouverture vers l’occident. C’était parfait pour nous. L’orthographe est celle que les orientaux utilisent. La spécificité du groupe est que Eliz est la seule chanteuse et bassiste du Moyen Orient à leader un groupe de rock. Le duo en live est spécial, le son de la batterie et du keyboard sont balancés à travers les retours. Ce n’est pas un son de batterie électronique ou de pad, Teleferik joue sur les bandes d’instrus enregistrées en live et non avec un batteur comme ce que l’on attend d’un groupe de rock. Sauf pour des grandes scènes où il faudrait peut-être revoir cela. Et puis les chansons sont chantés en 3 langues : français, anglais ou arabe.

M : Comment a commencé votre aventure ?

T : Nous nous sommes rencontrés pour l’élaboration d’un video clip. Eliz a un cursus de vidéaste et Arno de photographe, ainsi que de monteur/truquiste. On a commencé à faire des clips pour d’autres artistes et l’envie de faire de l’audio plus que du visuel a pris le pas sur tout le reste. Notre amitié est née du partage de nos passions communes.

M : Comment êtes-vous arrivés à ce mélange des genres ?

T : Eliz est née en France de parents Libanais. Arno est un voyageur invétéré. On ne se voyait pas mélanger nos envies musicales sans mélanger nos identités et nos expériences. C’est venu naturellement, avec l’ambition de faire une musique où un chant arabe libre et rock pouvait y exister. Eliz a toujours attendu qu’une sorte de Tina Turner arabophone existe et ce n’est toujours pas arrivé, alors elle essaye tant bien que mal de porter ce fantasme à travers ce projet (*sourire).

M : Comment en êtes venus à collaborer avec toutes ces personnes ?

T : On a contacté Rizan Said (Omar Souleyman, Bjork, Damon Albarn) par les réseaux sociaux, il a répondu présent tout de suite. Le projet l’intéressait, on a eu beaucoup de chance. Il est venu de sa Syrie natal pour répéter pendant 10 jours. Nous sommes partis de rien, on ne savait pas du tout si ça allait sonner et se mélanger : si notre rock et le keyboard/musique traditionnelle appelé dabké allait fonctionner. De là est né une maquette de 20 esquisses. Azzedine Djelil réalisateur d’albums et producteur (Rita Mitsouko, Minuit, Cerrone) que nous avions contactés pour lui expliquer notre projet — tout autant séduit — a fait le tri avec nous des esquisses qui lui paraissaient les plus intéressantes. Nous les avons alors transformées en chansons. Rizan est venu répéter encore une dizaine de jours. Plus tard, ne pouvant pas tout enregistrer, on a fait appel à Kenzi Bourras (Acid Arab, 113, Rachid Taha) qui a composé des instrus magnifiques sur « Aloulé » et « You Are Poetry ». On a contacté les gens au culot et à l’envie. Ils ont accepté. Nous hallucinons encore aujourd’hui.

M : Pouvez-vous nous parler du processus de création de votre album ?

T : Blood Orange Sirup est notre deuxième album, il sort en Février 2019, distribué par la maison de disque Differ-Ant. Le premier album était distribué par Modulor. Et nos autres EP ont été distribués en indé. À chaque EP ou album, on veut évoluer et on réfléchit beaucoup à l’élaboration de tout cela. Le premier album était une carte de visite de toutes nos meilleures chansons collectées, on y a mis nos tripes et nos rêves. C’est très psyché et rock basique voir heavy blues, toujours avec des titres chantés dans l’une des trois langues que sont le français, l’anglais ou l’arabe. Pour le deuxième album, on avait envie de faire un peu plus danser, bouger la tête et d’aller encore plus loin dans le délire de mélanger des genres. Petite, Eliz a grandi avec le son du synthé qui jouait en live à la maison. Chaque fête et célébration, un ami de la famille venait jouer tous les titres à la mode sur son synthé. Elle a voulu mélanger ce son presque kitsch et très 90 nostalgique aux influences qu’elle partage avec Arno.

M : Depuis quand militez-vous pour les droits LGBT ? Que pensez-vous de l’état de ce combat aujourd’hui (à la Gay Pride parisienne, des cortèges politisés luttaient contre l’homonationalisme) ?

T : J’étais présente sur le char des lesbiennes et bies l’année dernière et je n’ai pu assister cette année à la Gay Pride et m’engager totalement comme je le voudrais. J’étais en effet prise par la sortie du single de « Khalina N’shouf » et Teleferik. Je trouve — en tant que parisienne depuis 14 ans  — l’évolution du monde queer intéressante. Il y a de plus en plus de solidarité mais aussi d’envie de fraternité et de sororité. Il y a une conscience queer qui se développe et se définit beaucoup plus : ce n’est plus la Gay Pride fun et presque superficielle d’autrefois. Depuis le mariage pour tous, le monde queer français a pris une claque. La France s’est révélée à la vue de tous clairement homophobe et sectaire. On a compris que nos droits n’étaient pas entendus, encore moins ceux pour les lesbiennes et les femmes désirant être mère avec la PMA, ainsi que les trans relégués aux dernières roues des chars queers et de la société en général. De plus, on commence à penser le monde diverse et coloré : il y a un temps où je ne voyais pas autant d’intérêt pour les questions intersectionnelles dans le débat queer. Je sens une plus grande ouverture d’esprit sur ces questions. Depuis 1 ans maintenant, j’ai créé une association nommée Sawti (qui veut dire « ma voix » en arabe) pour les femmes arabes queer. Je me suis sentie invisible pendant longtemps et Sawti était fait pour accélérer ce processus de visibilité des femmes méditerranéennes et du MENA [Moyen-Orient et Afrique du Nord].
*Photos de Eve Saint Ramon