frankocean-chronique-patrickthevenin-blond-modzik50-cover Chronique   |  8 Nov 2016 à 12:18

Frank Ocean ou la stratégie de la frustration

La sortie du second album de Frank Ocean, attendu religieusement depuis quatre ans, et entretenu savamment à coups d’indices dignes d’une partie de Cluedo, a fini par devenir un meme comme internet en a le secret, de quoi faire passer le rickroll du « Never Gonna Give You Up » de Rick Astley ou la folie mondiale Pokemon Go pour de simples phénomènes underground !

Texte : Patrick Thévenin

Il y a cinq ans, Frank Ocean, jeune rappeur issu du collectif Odd Future prenait tout le monde de court avec sa mixtape nostalgia, ULTRA, le titre « Novocane » et son clip générationnel, référence à la codéine en sirop que s’avale à la grosse cuillère la jeunesse de Los Angeles, et qui donnait l’impression d’avoir été filmé par une Bettina Rheims sous LSD. On aurait pu en rester là, si Frank n’avait balancé dans la foulée « channel ORANGE », un grand disque de soul tourmentée, de paroles à double sens, de R’n’B futuriste et de cliquetis de Mac OS X. Un désormais classique en forme de bande son parfaite pour une génération Y désormais sans repaire, si ce n’est la touche géolocalisation de son Smartphone…

Le monde s’est alors mis à regarder d’un autre œil le jeune voyou insolent, plus cultivé et raffiné que ce que la fascination pour le trash du collectif Odd Future laissait penser. Le monde se souvint ainsi qu’il avait écrit des chansons pour Bieber, Brandy ou John Legend, mais c’est l’annonce sur son Tumblr, via un long texte émouvant et contrarié, de son homosexualité qui acheva de transformer Frank en parfaite machine à fantasmes virtuels. Le monde se mit alors à comprendre qu’il avait engendré la parfaite icône des années 2000, dont le moindre geste secouait l’horizon virtuel comme un ouragan, une créature tellement parfaite qu’elle semblait façonnée par une imprimante en 3D qui se serait mystérieusement emballée.

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À une époque où la musique ne s’est jamais autant réinventée histoire de coller à la dictature du web, Frank a bâti sa carrière sur une omniprésence médiatique fondée sur la frustration. Alors que les méga-stars ne savent plus quoi faire pour occuper le maximum de canaux digitaux, l’omniprésence
de Frank est d’autant plus fascinante qu’il communique très peu, jetant des indices, qui se révèlent faux le plus souvent, comme autant de petits cailloux. Il annonçait ainsi printemps 2014 que son album, inspiré par les Beach Boys et les Beatles, et enregistré à Bora-Bora était terminé, avant de mettre le monde en émoi en publiant l’année suivante la couverture d’un futur magazine Boys Don’t Cry. Plus tard, alors qu’on n’avait plus de nouvelles de ce magazine, il jetait en pâture une fiche comptable juste tamponnée de différentes dates énigmatiques, que les fans s’amusèrent alors à décrypter avec la même minutie que Champollion et sa pierre de Rosette.

Début août, alors que la plaisanterie devient dure à avaler, Frank ressuscite son site « Boys Don’t Cry », sans prévenir personne, avec un stream vidéo, un plan fixe noir et blanc où Frank coupe du bois et construit ce qui s’apparente à un escalier. Dix-neuf jours plus tard, alors qu’on a perdu patience devant ce plan fixe, le disque-vidéo Endless est enfin disponible et les fans peuvent reprendre leur souffle. Juste quelques secondes avant de replonger la tête sous l’eau lorsqu’ils apprennent qu’Endless n’est pas l’album studio promis, mais un side project, une installation d’art contemporain signée Francisco Soriano, et qu’il va falloir attendre encore et encore, et se ronger les ongles, avant la sortie (mais quand ?) de ce véritable second album studio. Mais la frustration a ses limites, et deux jours plus tard, en plein dimanche d’été, Blond, négatif lumineux d’Endless, fait ses premiers pas accompagné, pour les rares chanceux, de Boys Don’t Cry, magazine glacé en édition limitée qui s’échange deux jours plus tard à plus de 1 000 dollars sur eBay.

Heureusement pour Frank, Blond et sa liste de collaborateurs plus longue que le nombre d’amants de Paris Hilton, est un disque qui touche le ciel, même s’il laisse tout le monde décontenancé. Trop de mystère tuant le mystère, trop de fausses pistes nous égarant, trop de prétention arty nous noyant dans l’océan insondable qu’est devenu Frank. On lui pardonnera pourtant, en bons masochistes que nous sommes, de nous mener en bateau, on lui pardonnera ses mensonges et ses absences, comme ses caprices de diva et son ego plus gros que le cul de Kim Kardashian. Comme on lui pardonnera de nous frustrer encore un peu plus en exposant sur papier glacé ses obsessions : les voitures, les voyages improbables, les nuits blanches au Berghain, les plans cul avec de jeunes éphèbes blancs, la mode, et, of course, sa propre bite.

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boysdontcry.co

Article originellement publié dans le numéro 49 de Modzik, disponible sur notre e-shop.

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