Depuis des années, les créateurs de mode s’inspirent du monde de l’enfance pour créer des vêtements adultes. Si les limites entre la mode masculine et féminine se floutent toujours plus, les mêmes barrières concernant l’âge se transforment également. Retour sur une tendance régressive qui, au-delà du divertissement, revendique  une liberté d’être soi sans limites en cassant les barrières liées à l’âge. Décryptage.

Il était une fois…

Disney, ses personnages vedettes et autres protagonistes de vos dessins animés préférés fascinent l’univers de la mode adulte et ses créateurs. Un phénomène qui n’est pas nouveau car aperçu dès les années 80 chez Vivienne Westwood. Selon Frédéric Godart, sociologue spécialiste de la mode, la créatrice anglaise la plus décriée de sa génération utilisait déjà des références à l’univers Disney, qu’elle mélangeait à des motifs punk, « une façon de faire référence à une enfance perdue dans le “no future” de l’époque ». À peu près à la même époque, la mode régressive du génial Jean-Charles de Castelbajac battait son plein à Paris. Il fut l’un des pionniers à injecter toute la poésie de l’enfance dans sa mode et cela dès la création de son label éponyme en 1978. Durant toute sa carrière, le créateur caméléon n’a eu de cesse de rendre hommage à l’âge tendre en détournant les figures emblématiques de la culture pop. Difficile d’oublier sa robe à sequins floquée Bambi de l’automne-hiver 2010, ses iconiques manteaux grenouilles et Teddy Bear ou ses robes Mickey Mouse. Jonglant perpétuellement avec des références enfantines diverses (dont South Park et Snoopy) avec une aisance déconcertante, il habille les plus grands artistes de la planète de ses folles créations durant des décennies, de Rihanna à Katy Perry.

Jean-Charles de Castelbajac

Aujourd’hui encore, les créateurs les plus influents ont fait de l’enfance leur leitmotiv. Outre-Manche, c’est le cas du créateur Bobby Abley, qui s’inspire de celle-ci pour élaborer des silhouettes masculines ultra-modernes. Depuis cinq années, il surprend le monde de la mode avec ses créations pop, drôles et streetwear qu’il détourne avec des symboles liés à l’enfance et qu’il transpose sur des hommes – mettant à mal, au passage, les clichés sur la « virilité ». Comble du luxe, il présente en juin dernier toute une collection dédiée aux Télétubbies lors de la Fashion Week de Londres printemps-été 2018. Ainsi, les quatre créatures farfelues au langage complexe, habituées à vagabonder dans leurs vallées surplombées d’un soleil en forme de visage de bébé, squattaient le catwalk, imprimées sur des t-shirts. Si la description des aventures des quatre copains colorés rappelle un trip sous LSD, il s’agit surtout d’un programme anglais destiné aux très jeunes enfants diffusé dans les années 90 sur les chaînes du monde entier. Si cette collection fut un carton salué par la critique pour son audace, pas certain qu’elle fasse l’unanimité car on imagine mal monsieur tout-le-monde oser débarquer au bureau avec un joli sac Tinky Winky – quel dommage ! En reprenant l’esthétique de ces figurines, le créateur proposait des silhouettes pop et hybrides, flirtait avec les limites du genre (utilisant des jupes pour les hommes par exemple) et assumait consciemment un style intergénérationnel.

L’enfance dans la mode adulte serait-elle l’assurance d’une liberté d’expression totale en dépit des normes, qui consistent à ranger les individus dans des cases selon leur âge, ainsi qu’un moyen de détourner les codes souvent élitistes et bourgeois du monde de la mode en y apportant des références populaires ? Possible. Surtout, quand on connaît le travail d’un autre créateur star prénommé Jeremy Scott. Dans un autre genre, mais toujours anticonformiste, le roi du détournement s’est toujours plu (via son label éponyme) à s’inspirer de l’enfance et de la pop culture (des Simpson aux Bisounours) pour ses pièces couture, streetwear et sensuelles. « Les références enfantines sont un style parmi d’autres (au même titre que la science-fiction ou le western par exemple), mais récemment leur présence s’est amplifiée avec le succès grandissant des sous-cultures adolescentes (mangas, jeux vidéo, etc.) et la tentative des labels « enfantins » (Disney) de toucher un public plus adulte. Les frontières entre genres se brouillent, de même que les frontières entre groupes d’âge », explique Frédéric Godart.

Bobby Abley SS18

Sur le sol britannique, le label anglais plus accessible Lazy Oaf  ravit les aficionados des personnages mignons depuis 17 années. Fondée en 2001 par Gemma Shiel, la marque est célèbre à travers le monde pour son univers ultra régressif et son sens de l’humour puissant, habillant tout le monde – et qu’importe l’âge – avec des salopettes en forme de lapins (les grandes et longues oreilles en guise de bretelles) ou des total looks floqués avec l’image de Betty Boop. Leur slogan « Keeping it weird since 2001 » résonne tel un mantra prônant les notions de singularité, d’insouciance et de liberté à porter des vêtements à contre-courant des tendances et des normes dominantes, quels que soient l’âge et le genre d’un individu. Récemment, même la marque de skate Vans s’est épris d’amour pour Lazy Oaf avec une collab’ pour l’été. Au final, l’âge tendre l’a emporté sur l’ADN skateboard grâce aux références qui ont fait la réputation de la marque, dont des grands yeux interloqués style cartoon et l’imprimé damier rhabillé de rose et blanc pour l’occasion.

Luxe, volupté et Bob l’éponge

En parlant d’association improbable, la grande maison de mode américaine Coach présentait récemment sa troisième collaboration avec l’autre géant américain, Disney, pour une collection de prêt-à-porter et d’accessoires inspirée des méchants – pour une fois – des films Disney (dont la sorcière de Blanche-neige et les Sept Nains). Son directeur artistique, Stuart Vevers, déclarait au même moment sa flamme à la compagnie créée en 1923 : « J’ai toujours aimé Disney et ses films, mais aussi ses mondes fantastiques qui font voyager mon imaginaire depuis si longtemps. Visiter le côté obscur de ces contes et mêler le charme nostalgique de Disney à la créativité de Coach, puis adapter le résultat à nos accessoires et à notre prêt-à-porter m’a beaucoup plu. L’esprit de Disney reflète le côté jeune avec lequel Coach aborde le luxe ». Une vision bien loin des clichés qui collent à la peau du monde du luxe dans l’imaginaire collectif, plus souvent défini par une esthétique sobre et discrète, soucieuse de ne pas en faire des caisses.

Coach « A Dark Fairy Tale »

Les grandes maisons de mode s’entichent elles aussi des cartoons et autres mignonneries destinées au moins de 18 ans pour des collections capsules ou des collab’. Givenchy, notamment, s’était essayé à l’exercice pendant l’hiver 2013 avec l’adorable Bambi, repris sur certaines pièces. Le petit faon ornait alors un vestiaire dramatique et précieux allant des accessoires au prêt-à-porter. Preuve ultime de son succès, il est toujours commercialisé sur le site internet de la maison. Seul petit bémol : la petite bête n’est pas accessible à toutes les bourses puisque le t-shirt coûte la somme de 450€, un prix fort et bien loin de l’image populaire de ces figurines « mainstream ». Le constat financier est le même pour la collection A Dark Fairy Tale de Coach et Disney puisque les maisons gardent leurs prix habituels. La culture pop et la jeunesse font vendre et ça les grandes maisons l’ont bien compris. Ce n’est pas Jeremy Scott qui dira le contraire, lui qui a repris les rennes de la marque vieillissante Moschino en 2013 afin de lui injecter un souffle plus pop, en suivant l’ADN ludique de son créateur originel, Franco Moschino. Poussée à l’extrême grâce à la patte Scott, la marque, revenue d’entre les morts, se réinvente et utilise toujours plus de références liées à la pop culture, de McDonald’s (malbouffe favorite des moins de 20 ans), en passant par Barbie, les Looney Tunes ou aux Petits Poneys Magiques. Le luxe bouscule ses propres règles et affiche de nouvelles inspirations, sans peur, afin de conquérir de nouveaux marchés. «L’époque est aux collaborations hybrides qui permettent à tous les participants d’étendre leur marché : Disney vise les adultes à travers le luxe, les marques de luxe touchent les jeunes (et moins jeunes) à travers Disney », explique Frédéric Godart.

Moschino SS18

Quant à savoir ce qui attire les consommateurs vers cette mode « gaga », cela peut s’expliquer par un goût prononcé pour l’anticonformisme et la nostalgie rassurante propre à l’histoire et aux souvenirs de chacun. Selon Frédéric Godart, cet attrait pour l’ancien et l’enfance peut s’expliquer par la peur de vieillir des consommateurs (qui renvoie nécessairement à la perte de l’autonomie et à la solitude), qui est amplifiée par les sous-cultures jeunes qui deviennent les référents normatifs dans la société. « Il faut avoir l’air jeune coûte que coûte, à travers ses vêtements ou son comportement. Les marques de mode l’ont bien compris et vendent de la jeunesse pour faire oublier la mort ».